Le pont et le rempart gaulois d’Orléans

La traversée de la Loire et les fortifications à l’époque gauloise : une prospection archéologique en cours

Introduction historique

La ville d’Orléans à la fin de l’âge du Fer, alors appelée Cenabum, reste en grande partie méconnue des archéologues. Contrairement à de nombreuses agglomérations fortifiées gauloises (appelées oppida), la cité ne présente aucune trace manifeste de murus gallicus : ce type de rempart en bois, pierre et terre est pourtant courant à cette époque, représenté notamment à Bibracte. Cette singularité rapproche Cenabum d’autres villes implantées le long de la Loire, telles que Tours, Amboise ou Blois, dont le développement est intimement lié au fleuve.

Véritable artère de circulation, la Loire joue un rôle stratégique : elle facilite les échanges commerciaux tout en constituant un obstacle naturel qu’il faut franchir et maîtriser. Grâce à cette position privilégiée, Cenabum devient un centre économique majeur du territoire carnute – peuple qui vivait à peu près dans l’actuelle Beauce –, peut-être même sa capitale, tandis que Chartres (Autricum) semble avoir exercé un rôle davantage symbolique ou religieux…

Dans son récit militaire des campagnes menées entre 58 et 52 av. J.-C. contre les peuples gaulois pour conquérir la Gaule, Jules César mentionne l’existence d’un pont franchissant la Loire, ainsi que des portes donnant accès à la ville, attestant que Cenabum était bien protégée par une enceinte dès cette période. Pourtant, malgré de nombreuses recherches, la nature exacte de ces infrastructures demeure difficile à cerner. Et ce pour plusieurs raisons : les vestiges du rempart sont profondément enfouis sous la ville moderne — jusqu’à huit mètres sous le sommet du plateau, à l'emplacement de la cathédrale actuelle — et ont souvent été endommagés ou recouverts par les constructions ultérieures.

En 52 av. J.-C., la cité devient le théâtre d’une insurrection gauloise, lorsque les Carnutes attaquent les Romains présents sur place. Le pont, qui permet de franchir et de contrôler la Loire, revêt alors un enjeu stratégique majeur au moment où César lance sa marche. Pont et rempart forment ainsi un ensemble indissociable : la fortification massive vise à la fois à défendre la ville et à contrôler ce point de passage essentiel.

Après un passage vers Avaricum (actuelle Bourges), que César détruit quasiment intégralement, il revient à Cenabum, qui est à son tour occupée et incendiée, afin de punir les Carnutes et de réaffirmer l’autorité romaine sur la région. Ces épisodes marquent durablement l’histoire de la ville, qui sera ensuite reconstruite et intégrée au monde romain.


Programme de recherche

Depuis 2022, de nouvelles investigations menées par Caroline Millereux dans le cadre d’un programme de recherche soutenu par la DRAC Centre-Val de Loire, ont permis de relancer ces questionnements.

Le rempart gaulois

Le rempart gaulois de Cenabum n’est pas encore bien identifié, mais les observations actuelles révèlent la présence d’un énorme fossé à plusieurs points : près du collège Anatole Bailly, dans les jardins de l’ancien Évêché et de Hôtel Groslot, et entre les rues de l’Université et de Saint-Flou.

Le tracé nord pourrait passer entre la rue Jeanne d’Arc et la rue d’Escures, puis au nord de la Cathédrale. Ce système défensif était complété par la Loire au sud et des anciens vallons naturels, aujourd’hui comblés, à l’est et à l’ouest. Les sédiments observés au fond du fossé, ainsi étudiés dans des carottes, suggèrent qu’il pouvait doubler un énorme talus en terre, qui aurait été effondré dans le fossé (par les Romains ?). Devenu inutile, ce dernier fut progressivement comblé par des remblais et des déchets, jusqu’à disparaître totalement du paysage urbain au fil des siècles.

Carte d’Orléans durant la fin de l’âge du Fer : en jaune, l’étendue de la ville schématisée à partir des différentes observations archéologiques
Carte d’Orléans durant la fin de l’âge du Fer : en jaune, l’étendue de la ville schématisée à partir des différentes observations archéologiques
Restitution 3D d'un rempart massif de Chateaumeillant (Cher)
Restitution 3D d'un rempart massif de Chateaumeillant (Cher)

Cette restitution est proposée à titre comparatif ; le fossé de Chateaumeillant présente un creusement à fond plat, qui diffère de celui d'Orléans, dont les parois seraient plus resserrées, avec un fond plus étroit, similaire au fossé de La Chaussée Tirancourt (voir image suivante)

Quelques exemples de remparts avec fossé et talus (Deberge et al. 2009, Wheeler, Richardson 1957 ; Krausz 2018)
Quelques exemples de remparts avec fossé et talus (Deberge et al. 2009, Wheeler, Richardson 1957 ; Krausz 2018)

Ce type d’architecture défensive pourrait être un « rempart massif » qui se compose d’un fossé et d’un talus et correspond à la technique de défense utilisée à l’époque de la Guerre des Gaules. Pour accéder aux vestiges, inaccessibles en raison de leur grande profondeur, des méthodes dites « non invasives » sont privilégiées : prospections géophysiques et sondages carottés permettent d’observer la morphologie du dispositif, les sédiments et de recueillir des indices chronologiques (mobilier et charbons) enfouis sous plusieurs mètres de dépôts urbains.

Il s’agit ici des carottes les plus profondes issues du sous sol du jardin de l'évêché (2023). Le sens de lecture est de gauche à droite (du plus profond au plus haut ou du plus ancien au plus récent). Tout en bas, les sédiments les plus anciens en beige/jaune pourraient correspondre aux terres du talus renversées tout au fond du fossé. Au-dessus, en brun foncé, les couches apportées pour le colmater durant l’Antiquité.  


Le pont gaulois

Parallèlement, l’étude du pont gaulois a été relancée. Des pieux en bois avaient été repérés dès 2010-2011 sous le duit actuel de la Motte Saint-Antoine1. Au cours de cette fouille réalisée par l'Inrap, un des pieux a été daté grâce à la méthode de la dendrochronologie et a donné une date d’abattage autour de 159 av. J.‑C., ce qui suggère une phase de construction ou d’entretien du pont probablement gaulois à cette époque.

Une campagne de relevé au lidar bathymétrique, réalisée par le CEREMA de Blois2 au printemps 2024 suggère que plusieurs piles de l’ouvrage pourraient subsister au fond du fleuve. Ces données autorisent aujourd’hui une réflexion plus précise de son tracé et orientent les recherches futures.

La bathymétrie, méthode non destructive de cartographie, restitue le relief du fond du fleuve. Les relevés réalisés révèlent une succession d’anomalies suivant un axe nord-sud, à la limite de la zone étudiée (cf. carte ci-dessous). Grâce à l’utilisation prochaine de sondeurs multifaisceaux, les formes perçues dans les lits de sables pourraient être identifiées très précisément (pieux, madriers, ou blocs ?). Efficace dès que la profondeur de l’eau atteint environ un mètre, cette méthode permet d’éviter — ou de préparer — des fouilles subaquatiques invasives.

1 Emmanuelle Miéjac, Inrap

2 Coraline Wintenberger Rodrigues, et Jean-Pierre Jacques

L’équipe du CEREMA embarquée sur la Loire en direction du Pont Gaulois pour réaliser le levé bathymétrique, printemps 2024
L’équipe du CEREMA embarquée sur la Loire en direction du Pont Gaulois pour réaliser le levé bathymétrique, printemps 2024
Emplacement supposé du pont gaulois
Emplacement supposé du pont gaulois

À partir du levé bathymétrique est réalisé un M.N.T (modèle numérique de terrain). Grâce à un réglage par jeu d’ombrages et de colorisation, des reliefs et anomalies au fond de la Loire sont mises en évidence. Ces éléments seraient invisibles à l'œil nu, ce qui rend la pratique bathymétrique particulièrement adaptée au contexte fluvial. Les tâches claires à gauche du relevé pourraient correspondre aux piles d'un ancien pont

Conclusion

Des observations archéologiques, terrestres ou subaquatiques, sont envisagées dans un horizon indéfini, avec pour objectif le prélèvement et la datation de nouveaux pieux, en partenariat avec des plongeurs. Le réexamen d’archives anciennes et de mobilier archéologique issu de fouilles menées dans les années 1970 complètent ce panorama.

L’ensemble de ces recherches renouvelle profondément notre compréhension de Cenabum, de son rôle dans le monde gaulois dans le contexte particulier de la conquête de la Gaule par Jules César et de son adaptation à un environnement fluvial exceptionnel.


Équipe de la prospection thématique

·       Caroline Millereux, responsable

·       Carine Harivel, étude de la céramique antique

·       Wendy Laurent, expertise géomorphologique

·       Catherine Thion, étude en archives et recherche de rapports anciens d’étude des sols

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